Expressions

"De fil en aiguille"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "De fil en aiguille" ?

Les Heures de Marguerite d'Orléans (vers 1430) - France

Nous utilisons cette expression pour décrire un enchaînement de propos ou d'idées se succédant les uns aux autres.

Figurant dès 1275 dans "Le Roman de la Rose" (écrit par Guillaume de Lorris et Jean de Meung), cette expression nous vient du Moyen-Âge, époque où les familles comptaient toutes au moins une couturière parmi leurs membres. Très souvent, les femmes aimaient à coudre ou broder en groupe, tout en discutant. À l'instar du fil qui passait dans le chas de l'aiguille, leur conversation passait d’un sujet à un autre selon une certaine logique et dans la continuité. Elles entretenaient ainsi des relations sociales.

Un peu d'histoire
La naissance de la couture remonte au Paléolithique Supérieur, grâce à l'invention de l’aiguille à chas permettant d’assembler les pièces de vêtement coupées. Les peaux et fourrures sont alors les seuls matériaux dont disposent l
Aiguille en os (17 000 ans), Gourdan - Francees hommes pour se vêtir ou créer des abris.
La plus ancienne aiguille à chas au monde est datée de plus de 45 000 ans ; elle a été découverte dans la grotte de Denisova (Russie). Elle pourrait avoir été faite par des Denisoviens. Réalisée dans un os d'oiseau, elle mesure 7,6 cm.
Les aiguilles sont d’abord fabriquées en ivoire de mammouth, en os de renne ou en défense de morse. Certaines sont déjà très fines.
Les Inuits, par exemple, utilisaient le tendon du caribou en guise d'aiguille à tricoter ; les peuples indigènes des plaines américaines utilisaient des méthodes de coutures sophistiquées pour assembler les tipis.
En Afrique, la couture s'est associée au tissage des feuilles permettant de créer des paniers.
L'assemblage de vêtements à base de fibres naturelles provient du Moyen-Orient aux alentours de 4000 ans av. J-C., voire plus tôt durant l'Ère Néolithique.

Au Moyen-Âge, la plupart des femmes françaises apprennent à filer, tisser, coudre et broder. Ce sont souvent les mères qui enseignent la couture à leurs filles.Ciseaux et des épingles du Moyen-Age
La société médiévale fait preuve d'une aversion pour les mélanges de couleurs, opérations jugées infernales car elles enfreignent l’ordre et la nature des choses. On ne mélange pas les couleurs, on juxtapose, on superpose. Le bariolage sur un tissu est la marque de la souillure, marque infâmante.
Certaines catégories sociales sont identifiables par les couleurs (seules ou en combinaison) de leurs vêtements, qui leurs sont imposées par des règlements et des statuts sous formes (croix, rouelle, bande, écharpe, ruban, bonnet, gants, chaperon). Ainsi, succinctement et à titre d'exemple, en France :

- blanc et noir : seuls ou en association désignent les misérables et les infirmes (lépreux)
- rouge :les bourreaux et les prostituées
- jaune : les faussaires, les hérétiques et les personnes de confession israélite.
- vert seul ou jaune et vert : musiciens, jongleurs, bouffons, fous.

Le Roman de la Rose
Il s'agit d'une œuvre résumant toute l'aventure de la courtoisie et réunissant sous un même titre deux fictions
Pierre de Crescens  (1470), París.jpgallégoriques, composées à intervalle de quarante ans par deux poètes de tempéraments opposés : Guillaume de Lorris et Jean de Meung.
Dans la première partie écrite vers 1230 par Guillaume de Lorris, le verger ou jardin paradisiaque est un lieu désarmé, où les chevaliers brillent par autre chose que leur force physique et leurs qualités guerrières ; la véritable distinction réside dans le raffinement des manières. L'allégorie de Guillaume de Lorris résume le postulat de base de la courtoisie : elle exalte la force du désir, mais elle refuse la jouissance ultime qui le comblerait et le détruirait en même temps.
La seconde partie, composée entre 1264 et 1269 par Jean de Meung, est avant tout une satire : l'auteur s'en prend aux ordres monastiques,
Le Roman de la Rose traduit en anglais par Geoffrey Chaucer,(1440).jpg prédicateurs et mendiants, et surtout aux religieux hypocrites qui n'ont de religieux que l'habit, au célibat des clercs ordonnés, à la noblesse, au Saint-Siège, aux prétentions excessives de la royauté, mais surtout aux femmes. La raison y prend le pas sur l'amour.

Au long du XIIIe siècle, la courtoisie a connu une évolution, tout en poursuivant un même but profond : domestiquer le mythe de la passion fatale de Tristan et Yseult.

Le mot "roman" est issu du latin populaire "romacium" formé à partir de l’adverbe "romanice" qui signifie "en langue romaine vulgaire" (comprenant les langues romanes dont l'ancien français, "oil", "oc" et "si") parlées par la population des pays conquis Dés à coudre romains en bronze (Ier siècle)par Rome, par opposition au latin pratiqué par les lettrés.
Le roman désigne donc une œuvre en langage populaire.
C'est aux alentours de 1135 que les auteurs commencent à désigner leurs oeuvres narratives sous le nom de "roman". Bien que novateur et original, le roman puise de nombreux motifs dans les genres littéraires qui l'ont précédé. Il est novateur car il mêle les exploits guerriers de la chanson de geste, la vision amoureuse de la poésie lyrique et puise dans les légendes celtiques.
Enluminure (XIVe siècle) extraite du Roman de la Rose.jpg  
Dans la littérature française, l'inventeur du roman médiéval est Chrétien de Troyes (1130 - 1180 ou 90). Auteur de cinq romans traitant de la quête arthurienne et de la Table Ronde (il mourut avant de terminer le dernier intitulé le "Conte du Graal") rédigés en vers octosyllabiques et en langue d'oil, .

Le terme de langue "d'oil", langue "d'oc" et de langue de "si" fut créé par Dante dans son ouvrage "De vulgari eloquentia" en 1303-1304 : il Dés à coudre en laiton et en cuivre (XIIe - XVIe siècles)distingue trois langues romanes selon leur manière de dire "oui" :
- la langue d’oc (lingua d’oco) parlée au sud de la Loire
- la langue d’oïl (qui donnera le français) parlée au nord de la Loire ; le "oui" du français moderne est issu de "oïl"
- la langue de si (qui donnera l’italien).

Jusqu'au XIIe siècle, exception faite des écrits religieux et juridiques, les textes étaient rédigés en vers octosyllabiques.

Les Très Riches Heures du Duc de Berry (vers 1440)

"Copains comme cochons"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Copains comme cochons" ?

Les Grandes Heures d'Anne de Bretagne (1503 1508), Jean Bourdichon

En réalité, nous devrions dire : "Copains comme soçons".
Dans cette expression, le mot "cochon" est une déformation du mot "soçon" issu du latin "socius", uni, joint, associé, compagnon. Soçon a parfois été modifié en "chochon" qui désignait "le camarade".
Chevaux de trait comtois (soçons)Autrefois, dans certaines régions de France, un "soçon" était un cheval de trait prêté pour labourer à deux chevaux par quelqu'un à qui l'on prêtait soi-même le sien lorsqu'il en avait besoin pour la même tâche.
"Socius" étant issu du verbe "sequor" (suivre), nous retrouvons sa racine dans le mot "société", "associer" - entre autre - mais également dans le mot "secte" (du latin "secta" : ligne de conduite, façon de vivre, principes).

Quant  au  mot  "copains", dérivé  de  "compagnon", il  est  une  altération  du  mot "compainz"  employé  vers  la  fin  du  XIe siècle. "Compagnon"  issu  du  latin  populaire  "companio"  est  composé  de  "cum" (avec)  et  de  "panis" (pain), ce  qui  signifie au  sens  littéral "celui qui partage son pain avec".
Au  cours  du  temps, il  s'étendra  au  sens  de  "celui  qui  partage  ses  activités  avec  quelqu’un".
Qui dit compagnon dit compagnonnage.

Le Compagnonnage
En Égypte, à Rome, et dans toutes les civilisations bâtisseuses, les ouvriers et les artisans se regroupaient, s’épaulaient et échangeaient leurs connaissances.

La Tour de Babel, Pieter Brueghel l'Ancien (1563)Le compagnonnage est un groupement de personnes dont le but est généralement entraide, protection, éducation et transmission des connaissances  entre  tous  ses  membres. L'un des plus fameux exemples de compagnonnage que nous  connaissions  aujourd'hui en France est celui des Compagnons du Devoir.
Les  légendes  font  naître  le  compagnonnage au Xe  siècle av. J.C. sur  le  chantier mythique du  premier  Temple  de Jérusalem (959  à 951 av. J.C.). Là, sous l’autorité du roi Salomon et de son architecte Hiram, un ordre compagnonnique aurait vu le jour, organisé autour de deux autres personnages : maître Jacques, tailleur de pierre, et le père Soubise, charpentier. Jacques et Soubise auraient introduit le rite en Gaule.
Les différentes sociétés de Compagnonnage se sont rangées sous les bannières de Salomon,
Polyèdre taillé par un Compagnon (1906), Champniers - FranceMaître Jacques et Soubise.
Maître Jacques est par tradition l'ancêtre de deux corporations de Compagnons tailleurs de  pierre  qui  virent  le  jour  en  558 av. J.C. : les  "Loups", pour  les  uns, qui  se  plaçaient  à  la  tête  de  tous  les  autres  corps  du  Devoir, et  les  "Loups  Garous"  pour  les  autres.
Le Père Soubise, lui, est considéré comme étant fondateur de la corporation des charpentiers, surnommés les "Renards" ou "Enfants de Salomon".

L'étude comparée des traditions inhérentes à différents pays du monde semble montrer que ces artisans se sont transmis des connaissances plus ou moins secrètes, de génération en génération.
Rose sud (1205 à 1240), cathédrale de Chartres - FranceC'est à cette élite d’hommes de métier en quête d’excellence que nous devons tant de cathédrales, églises, abbayes  et  autres  édifices  médiévaux  européens (des signes tracés dans les pierres et dans les charpentes, particuliers  aux  compagnons  y  sont  reconnaissables) : témoins  tant  de  leurs  connaissances  très  avancées  en matière de technique architecturale que de leur savoir-faire.
De ce temps des cathédrales ils nous est parvenue une expression toujours usitée : le "Pot de vin".
Le pot de vin qui, de nos jours est devenu synonyme de corruption  était  au  XIIe  siècle  un  "bonus"  offert aux Compagnons  qui  avaient  accompli  leur  tâche en un temps plus court que prévu : ces derniers pouvaient se rendre  à  l'auberge  ou  à  la  taverne  du  lieu  où  se situait  le  chantier  afin  d'y  percevoir  un  "pourboire"  sous  la  forme  d'un  pot  de  vin.
Miséricorde en bois (XIVe - XVe siècle), abbaye de Sainte-Foy, Conques - France.
Très vite, à l'instar de celles des tailleurs de pierres et des charpentiers, d'autres corporations furent créées : le savoir-faire compagnonnique s'étendit à l'ébénisterie d'art, au travail des métaux, à la couverture (toiture), travail du cuir (selliers, cordonniers, bottiers), travail  des  textiles  et, plus récemment, aux  métiers  de  la  plomberie, de  la  carrosserie  et  aux métiers  de bouche.
La première mention indiscutable des pratiques compagnonniques remonte à l'année 1420, lorsque le roi Charles VI rédige une ordonnance pour les cordonniers de Troyes dans laquelle il est dit que :
"Plusieurs compaignons et ouvriers du dit mestier, de plusieurs langues et nations, alloient et venoient de ville en ville ouvrer pour apprendre, congnoistre, veoir et savoir les uns des autres."

Les Compagnons du Devoir, du Tour de France, et ceux des métiers du bâtiment, sont Rampe d'Escalier, du Château de Bellevue (XVIII siècle) propriété de Madame de Pompadour à Meudontoujours bien vivants. Leurs précieux savoirs et leurs secrets de construction en font des hommes considérés et admirés de tous. Aujourd'hui encore, ils continuent d'accueillir les jeunes gens désireux d'exercer les métiers exigeant intelligence manuelle et créativité afin de les former, leur transmettant ainsi les précieux savoir-faire ancestraux.
Mais cet apprentissage n'est pas un apprentissage comme les autres ; il est dispensé sous un double aspect : une pédagogie, reposant sur le métier au contact des Anciens selon une règle très stricte basée sur la transmission des valeurs morales d'honnêteté, de respect, d'humilité, d'assiduité, de rectitude, de rigueur, de solidarité, d'adaptabilité, d'ouverture d'esprit et de partage.

La durée de l’apprentissage varie selon les individus, les corps de métiers et les groupements compagnonniques et peut s'étendre de trois à sept ans (parfois plus). Il s'échelonne en trois étapes : Apprenti, Compagnon sédentaire ou itinérant, Compagnon fini ou Maître.
L'apprentissage inclut également une période de "cavale" (un an au minimum), c'est-à-dire de voyage - obligations familiales permettant - à travers la France et au-delà de ses frontières. Le but de cette "cavale" est de parfaire et enrichir les connaissances auprès de plusieurs autres maîtres, en divers lieux (ou de chantier en chantier).
Le Compagnonnage est un modèle unique d'apprentissage professionnel, mais aussi éthique.
Ensemble de la façade ouest (1145 et 1155), cathédrale de ChartresC'est le consentement à la règle commune qui unit les Compagnons du Devoir, ainsi que le sens de l'honneur. Cet esprit de corps ne signifie pas que chacun doive renoncer à sa singularité. Au contraire, l'unité et donc la richesse du Compagnonnage est faite de différences ; chaque individu a sa place et participe, avec ses particularités, à l'intérêt commun.
Depuis 1842, tout étranger peut être admis, pourvu qu'il entende et parle correctement la langue française. Actuellement, les compagnons du devoir sont présents dans 45 pays des cinq continents, et dans toutes les régions de France.

La Cayenne, la Mère
- La Cayenne - du latin "caya", demeure, maison - est le lieu où se réunissent les
Cayenne de Brives-la-Gaillarde - Francecompagnons. Par extension, la cayenne désigne l’assemblée des compagnons elle-même. Ce terme qui est remplacé par "chambre" pour certaines corporations. Rituellement, on dit que les compagnons "descendent en cayenne" ou "montent en chambre". Au sein de leur Cayenne, Apprentis et Compagnons trouvent le gîte et le couvert, des Maîtres, du travail et autrefois la protection pour leurs familles et pour eux-mêmes. Les stagiaires et les membres confirmés devaient se conformer strictement aux règles et à certains principes de base.

- la Mère est le nom donné à la femme (épouse d'un Compagnon) qui, après avoir été dame-hôtesse, gère et anime un siège compagnonnique. Elle est choisie par les compagnons pour ses vertus et sa fidélité aux valeurs du Compagnonnage. Compagnon forgeron du devoirElle s'occupe de l'administration, du bon ordre et elle veille à ce que tout se passe bien sur le Tour de France et plus particulièrement pour les nouveaux jeunes arrivants. Par sa sensibilité de femme et de Mère, elle peut être un soutien plus approprié que celui des Compagnons pour des aspirants éloignés de leurs familles ou amis, car elle accompagne moralement les jeunes qui font leur Tour de France.
Par extension, la mère peut désigner également le siège lui-même. De par son rôle très important au sein de la Cayenne itinérante, elle est respectée par tous ; les compagnons l'appellent "Notre mère".

Apprenti, Aspirant-Compagnon et Compagnon Fini
Pour devenir Compagnon du Devoir, il faut préalablement devenir Affilié ou
Cannes de compagnons (XIXe-XXe siècle)Aspirant-Compagnon. Après quelque temps de formation l’Apprenti doit réaliser une "maquette d’adoption". À l'issue de la correction de cette maquette, la communauté des Aspirants et Compagnons jugera si l'apprenti ou le stagiaire peut être "adopté " en qualité d'Aspirant-Compagnon. Cette évaluation donne lieu à une "Cérémonie d’Adoption" ou "d'Affiliation", empreinte d’enseignements et de symboles qui marqueront à jamais l'Aspirant-Compagnon. À cette occasion, ce dernier reçoit ou choisit un surnom lié à sa région ou à sa ville d’origine (exemple : "Alphonse le Berry" ), une canne d'Aspirant-Compagnon, instrument de voyage et symbole de rectitude et de l’itinérance, un chapeau, un habit et des rubans colorés ou un baudrier. Le port de rubans colorés ou du baudrier par les Compagnons est une marque d’identité du groupe et du corps deLe Labyrinthe de la Cathédrale de Chartres (1200) métier. Y sont également imprimés un labyrinthe et la Tour de Babel, invitations à mettre de l’ordre dans son propre esprit ou rappels d’une œuvre demeurée inachevée ; ces deux figures désignent la quête de sens qui devra l'animer sur les chemins du Tour de France. Ces décors ne sont aujourd’hui portés que lors des cérémonies. Le lauréat fait désormais partie de la communauté des Compagnons, et peut partir quand il le souhaite pour commencer son Tour de France qui pourra durer six ou sept ans.
Au cours de ce périple appelé "cavale" ou "voyage", il poursuivra sa formation auprès de divers patrons et "pays" ou "coteries" qu'il fréquentera sur le Tour de France. Il trouvera partout une maison de compagnons, une "Cayenne" ou "Chambre".

Au retour de sa Cavale, l'Aspirant-Compagnon s'attèlera à un travail appelé communément "Chef-d'Oeuvre". Le chef-d'œuvre individuel existe depuis le Moyen Âge Rosace, cathédrale de Chartes - Franceet fut rendu obligatoire au XVe siècle. Il s'agit d'une œuvre imposée à un Aspirant-Compagnon pour pouvoir passer Maître en devenant Compagnon-Fini. Autrefois il ne pouvait être commencé qu'après sept ans d'apprentissage et son Tour de France achevé.
Cette création, suivant l'objectif de perfection qu'il s'est fixé, pourra lui demander plusieurs centaines d'heures de travail, voire plusieurs mois ou années pour certains. Il devra attester des compétences acquises par l'Aspirant-Compagnon au cours de ses années d'apprentissage et de voyage. L'oeuvre peut parfois être collective (deux ou trois Aspirants-Compagnons).
Ce "Chef d'Oeuvre" ou "Travail de Réception" étant accompli, celui-ci sera présenté lors d'une autre cérémonie appelée "Cérémonie de Réception" et soumis à l'opinion d'un jury composé de Compagnons et de Maîtres Anciens qui reconnaîtront ou non sa valeur.
Le déroulement de la Réception constitue un temps fort de la vie du Compagnon par la puissance du rituel et une véritable mise à l'épreuve psychologique du candidat. En cas de réussite,
Réception des Compagnons bâtisseurs sur l'île de Rhodes, Guillaume Caoursin (1480)la société lui confirmera alors son nom de Compagnon, complété par une caractéristique liée à son comportement ou sa qualification - le nouveau nom choisi doit marquer l’individu comme une investiture - exemple : "Avignonnais la Vertu"). On lui remettra une canne plus longue, et l'on procédera à de nouvelles frappes spécifiques sur ses couleurs (rubans, cordon ou baudrier).
Tous les rituels de réception sont composés d’épisodes destinés à éprouver la sincérité, la volonté, le courage, la moralité et l’engagement du candidat. Le serment d’être fidèle au Devoir et à ses Pays ou Coteries en constitue un épisode important.

Pommeau gravé du blason des Compagnons  Boulangers du Devoir (XIXe siècle)La canne est généralement en jonc, avec un grand bout ferré et un pommeau qui porte le nom du Compagnon, son Rite, sa Corporation, la date de sa Réception ; les cannes sont différentes selon les corporations :
- Enfants de Maître Jacques : canne à pomme d’ivoire
- Enfants du Père Soubise : canne à tête noire en corne
- Enfants de Salomon : canne à pommeau ou Torse.

Quelques sobriquets de Compagnons :
La Brie l'Ami du Trait : évoque la compétence d’un compagnon dans le dessin ;
La Clef des Coeurs de Fleurance : souligne le caractère de fraternité ;
Serrure dite
Tourangeau l'Ami des Arts ;
Bordelais le Résolu.

Enfin, le Premier Compagnon ou "Rouleur" est un Compagnon fini qui assure des responsabilités au sein de la corporation : il est reconnu par ses pairs au cours d'une cérémonie spéciale appelée "Cérémonie de Finition". Il s'occupe en particulier de l'accueil et du placement des Apprentis.

Devise des Compagnons du Devoir :
"Ni s'asservir, ni se servir, mais servir." ou "Servir sans s'asservir ni se servir."

Durant la plus grande partie de son histoire, le Compagnonnage ne comprenait que des Stèle de Compagnon, Croatiemétiers qui étaient exercés par des hommes. La force physique nécessaire, la pénibilité et la dangerosité des métiers du bâtiment, les risques liés au Tour de France et l’environnement socioculturel rendaient inconcevable l’admission des jeunes femmes au sein des sociétés compagnonniques.
L’évolution des mentalités a conduit une partie des Compagnons à envisager le passage d’une société masculine à une société mixte. 
Des mouvements compagnonniques dissidents se sont ouverts à la mixité dès 1978.
En 2004, l’Association Ouvrière des Compagnons du Devoir a adopté cette réforme.
Enseigne en fer forgé, Compagnon dit  
La première femme Compagnon a été reçue en 2006 (chez les tailleurs de pierre) et d’autres l’ont été depuis dans plusieurs métiers (tapissier, menuisier, boulanger, jardinier-paysagiste, etc.).

Extrait de la "Règle des Compagnons du Devoir", 2009 :
"Apprendre à travailler les éléments pour assurer son quotidien et, malgré les difficultés, se perfectionner sans cesse pour devenir avec patience capable de son métier. Mais également apprendre à ne pas gaspiller les ressources afin que d’autres, ailleurs et demain, puissent en vivre. Les Compagnons du Devoir se sont engagés à agir dans le respect de l’environnement.
Dépasser ses propres intérêts et, en Homme libre, se mettre au service des autres. Cela nécessite un travail quotidien sur soi-même, tant pour en acquérir patiemment les aptitudes que pour apprendre à s’effacer."

"L’homme pense parce qu’il a une main." Anaxagore.

Détail de vitrail (XIIIe siècle), cathédrale de Chartres - France

"Au grand dam de..."

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Au grand dam de..."

Tenture de l'Apocalyse (XIVe siècle),

Elle est utilisée pour dire "au grand dépit", "au grand courroux", "au grand désavantage", "au grand désarroi", "au préjudice" ou "au grand regret" de quelqu’un.

Le mot "dam" apparaît en France au IXe siècle dans les Serments de Strasbourg. Issu du latin "damnum" (préjudice), il est utilisé par les juristes de l'antiquité pour parler de "dommage" (physique ou moral) causé à une personne. "Dam" est l'ancêtre du mot "damage" (vers 1080), qui devint "domage" puis "dommage" vers 1160.
Pieter Brueghel l'Ancien - La chute des anges rebelles (1562) Sur le plan religieux la peine du dam  correspondait  à la damnation, "damnare" en  latin signifiant "condamner".
 "Damnum"  (préjudice)  est la forme neutre d’un  ancien  participe  de  "dare"  (donner). Les  Anciens  considérant le voeu comme un
 contrat passé avec la divinité,
 on trouve  souvent  l’expression  
 "damnatus voto"  signifiant  
 "astreint,  obligé, tenu"  par  religion  d'accomplir ce que l'on  a promis.

Jusqu'au XIXe siècle, le mot "dam" est resté en usage mais sous une forme figée : "À mon dam", "à son dam" etc. Puis il a disparu, ne demeurant dans la langue française que sous la forme de l'expression que nous lui connaissons actuellement. On retrouve sa racine dans les mots "endommager", "dédommager" mais également dans "indemne" (qui n'a pas subi de dommage).

Un peu d'histoire
Le 14 février 842, les Serments de Strasbourg signent
Charles II le Chauve (13 juin 823 - 6 oct. 877) - Bible de Metzl'alliance militaire entre Charles le Chauve et Louis le Germanique, contre leur frère aîné, Lothaire Ier. Ils sont tous trois les fils de Louis le Pieux, lui-même fils de Charlemagne.
Louis II dit le Germanique (806 - 28 août 876)Louis le Germanique déclame son serment en langue romane (ancêtre de la langue française) pour être compris des soldats de Charles le Chauve. Et Charles le Chauve prononce le sien en langue tudesque (langue germanique) pour qu'il soit entendu des soldats de Louis. Cette façon de procéder constitue aussi, outre la compréhension par les soldats de l'autre partie, un acte symbolique.
Le texte roman des Serments
Les Serments de Strasbourg (842)a une portée philologique et symbolique essentielle puisqu'il constitue, pour ainsi dire, "l'acte de naissance de la langue française" dans le cadre d'un accord politique d'envergure historique.
Rédigé en roman et en tudesque, il constitue le plus ancien document écrit dans ces deux langues.. Ce n'est évidemment pas une oeuvre littéraire mais un document politique de premier ordre pour comprendre l'accession à l'écriture de la langue dite "vulgaire" (dans le sens de "vulgus", populaire, le commun des hommes).


Quartier de la Petite France - Strasbourg

"Passer sous les fourches caudines"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Passer sous les fourches caudines" ?

La bataille des Fourches Caudines Soldats samnites. Fresque lucanienne, Paestum, vers 320 av. J.-C..jElle signifie être contraint de subir une épreuve difficile et humiliante.

Cette expression se réfère à une défaite romaine qui eut lieu en 321 avant J.-C. concluant une bataille opposant les Romains aux Samnites. Comme son nom l'indique, le Monts Picentini, Campanie - Italiethéâtre de la Bataille des Fourches Caudines (Furculae Caudinae) fut la Vallée des Fourches Caudines (Valle Caudina ou Stretta di Arpaia en italien). Située en Campanie - région de Naples -, cette vallée se présente sous forme de deux défilés montagneux, aux gorges profondes et étroites passant entre les rocs à pic des Apennins couverts de forêts sombres.Quercus (chêne)
L'appellatif "Fourche" - "furca" en latin - est apparenté à "quercus", chêne et prend le sens de "bois solide" ; dans le toponyme Furcae Caudinae (les Fourches Caudines, près de Caudium), il prend le sens de "chênaie". Le mot "fourche" pourrait être une ancienne association avec la foudre qui frappe le chêne.
Quant à l'adjectif "caudines", il se réfère à la cité de Caudium, située sur la Voie Appienne entre Capoue et Beneventum, à l'emplacement actuel de Montesarchio.
À l'issue de cette bataille, les Romains, défaits, durent passer sous le joug samnite.

Le joug
Une tradition de l'armée romaine consistait à dresser un joug symbolique (jugum), sorte de portique bas improvisé construit à l’aide de trois lances, dont une était attachée horizontalement aux deux autres fichées verticalement en terre, et sous lequel le vainqueur faisait passer, en signe de soumission, d'abord les chefs puis, à leur suite, les officiers et les soldats de l'armée vaincue. Lors de cet épisode militaire des Fourches Caudines, ce fut le tour des Romains de goûter aux joies de leur invention en passant sous le joug dressé cette fois à leur intention par les Samnites. 

Ainsi, l'expression "passer sous les fourches caudines" associe la toponymie et la topographie des lieux de cette bataille de Caudium à son issue jugulaire.

Un peu d'histoire
Les Samnites luttent contre les Romains qui veulent s'emparer de Naples. Vaincus, ils demandent la paix à Rome, mais le Sénat la leur refuse. Ils se promettent alors la mort Soldats samnites, frise, Paestum en Lucanie, IVe siècle av. J.-C.ou la vengeance. Ils élisent un nouveau général : Caius Pontius. Élaborant un stratagème destiné à faire tomber les Romains, ils reprennent les armes et se remettent en route. 
Ils envoient dix soldats travestis en bergers, dont la mission est de propager une fausse information ; celle-ci arrive aux oreilles des Romains. Le stratagème fonctionne : l'armée de 40 000 soldats romains avec à sa tête les deux consuls Titus Veturius Calvinus et Spurius Postumius Albinus s'ébranle afin de porter secours à ses alliés les Lucériens sensés être attaqués par les Samnites.
Les Romains choisissent le chemin le plus court : celui des Fourches Caudines. Ils s'avancent dans le défilé, mais la vallée est obstruée par des rocs, des arbres placés par les Samnites et leur armée conséquente qui les attend. La Stretta di Arpaia, Forchia - ItalieFaisant demi-tour, ils se rendent compte que la route est coupée : les collines sont couvertes de soldats.
Les Romains furent contraints de capituler sans condition. Les deux consuls se rendent et leurs légions avec eux. C’est alors que le chef samnite Caius Pontius, décide de les humilier davantage : afin de regagner leur cité, les 40 000 Romains - consuls en premier - devront passer sous le joug des Samnites, mains liées dans le dos et se courbant en signe de soumission.​

Dans son ouvrage "Histoire romaine", l'historien romain Tite-Live nous livre son récit :
Tite live 59 av j c 17 ap j c"D’abord il leur est enjoint de sortir de leurs retranchements, sans armes et avec un seul vêtement : les otages sont livrés les premiers, et conduits en prison. Vient ensuite le tour des consuls, dont on renvoie les licteurs et auxquels on ôte leur manteau. Un pareil opprobre attendrit à tel point ceux-là même qui, peu de temps avant, les chargent d’exécrations, Les fourches caudines ou joug romainet veulent qu’ils soient sacrifiés et mis en pièces, que chacun, oubliant son propre malheur, détourne ses regards de cette dégradante flétrissure d’une si haute majesté, comme d’un abominable spectacle.
Les consuls, presque à moitié nus, sont envoyés les premiers sous le joug ; puis chacun, suivant son grade, subit à son tour cette ignominie ; ensuite chaque légion successivement. L’ennemi, sous les armes, entoure les Romains ; en les accablant d’insultes et de railleries ; il lève même l’épée contre la plupart, et plusieurs sont blessés, quelques-uns tués, pour avoir offensé le vainqueur en laissant trop vivement paraître sur leur visage l’indignation qu’ils ressentent de ces outrages. Tous courbent donc ainsi la tête sous le joug, et, ce qui est en quelque sorte plus accablant, passent sous les yeux des ennemis."

N.B. Il est amusant de noter que l'adjectif "conjugal" issu du latin "conjugalis" a pour racine le mot "joug" : "cum", avec, + "jugum", joug.

Anneau romain en or (Ier siècle av. J. C.)

"Être au bout du rouleau", "À tour de rôle"

Connaissiez-vous l'origine des expressions "Être au bout du rouleau" et "À tour de rôle" ?

Rouleaux de Sûtra du Heike Nokyo ( (1164-1167)
Nous utilisons généralement cette expression pour signifier que nous sommes à bout de forces physiques ou mentales.
Les mots "rouleau" et "rôle" sont issus du latin "rotulus" (venant lui-même de "rota", "roue") lequel désignait un objet cylindrique autour duquel on enroulait un papyrus ou un parchemin. Le parchemin fut l'unique support pour l'écriture utilisé durant le Moyen Âge, jusqu'à ce que le papier fasse son apparition.

Rouleau manuscrit, XVe siècle - AngleterreLe coût de fabrication du parchemin étant relativement onéreux, dès l'arrivée du papier, on finit par ne l'utiliser que très rarement.
Documents, manuscrits et chartes étaient constitués de feuilles collées les unes au bout des autres et rédigées uniquement sur le recto ; elles étaient ensuite roulées autour d'un cylindre puis enveloppées d'un parchemin afin de les protéger et de les conserver.
Ainsi, vers la fin du XIIe siècle le "rouleau" ou "rôle" désignait tout document enroulé sur ce type de support. Ainsi, lorsque l'on avait terminé la lecture d'un document, on était "Au bout du rouleau".
Aux XIVe et XVe siècles, on disait "Être au bout de son rollet". À cette époque, le texte des acteurs de théatre était écrit sur un rôle. Lorsque celui-ci était de petite taille ou que le rôle de théâtre était peu important, on utilisait le nom de rollet. Ainsi, celui qui arrivait au bout du rollet n'avait plus rien réciter.

Le mot "rôle" demeura dans le langage courant jusqu'à la fin du XVIIe siècle, ce qui nous renvoie à l'expression "À tour de rôle".
Les rôles (ou rouleaux) de parchemin conservaient des écrits de toutes sortes : registres administratifs mais également registres maritimes ou militaires. Le militaire "s'enrôlait"
La Bataille de Lagos (1693) - Théodore Gudin (1802-1880)dans l'Armée, le marin "s'enrôlait" dans la Marine : il s'y faisaient inscrire.
Ainsi, sur les navires, le "rôle" était ce registre d'appel contenant le nom de tous les marins marins embarqués. On appelait chacun l'un après l'autre donc "À tour de rôle" !que l'on écrivait au XVe siècle "À tour de rolle").
Mais s'il y avait des rôles, il y avait aussi des "contre-rôles" c'est-à-dire des listes falsifiées comportant des "présents" qui étaient en fait des absents (morts ou n'ayant jamais existé). Elle étaient crées par des officiers malhonnêtes dans le but de toucher la solde de ces fantômes. C'est ainsi qu'en 1292 on créa la fonction de "contreroullour" qui devint par la suite "controlleur" en 1320 et signifiant textuellement "celui qui vérifie, qui tient un registre". La fonction a perduré jusqu'à nos jours puisqu'elle porte le nom de "contrôleur".

Puis au XIXe siècle le "rouleau" a repris ses droits, matérialisé dans les banques par les rouleaux de pièces. "Être au bout de son rouleau" c'était ne plus avoir un sou.
L'apparition du phonographe pérennisa l'expression : ce dernier fonctionnant par l'intermédiaire d'un rouleau ou cylindre qui, après un ralentissement progressif arrivait en fin de course.

Du papyrus au papier
En grec ancien "papyros", puis en latin "papyrum" ou "papyrus" signifie "papier".
Rouleau de parchemin en papyrus, fragment des manuscrits de la mer MorteLe papyrus est un papier obtenu par superposition de fines tranches tirées des tiges de la plante "Cyperus papyrus". Il fut probablement inventé il y a 5 000 ans.
Il était abondamment utilisé en Égypte et autour de la Méditerranée dans l'Antiquité pour la réalisation de manuscrits.
Succédant au papyrus qui fut utilisé jusqu'au VIIe siècle, le parchemin était une peau de mouton ou de chèvre apprêtée spécialement pour servir de support à l'écriture. C'était un matériau extrêmement durable. Si les papiers habituels jaunissent en quelques années, on trouve aux Archives Nationales quantité de parchemins encore parfaitement blancs, et dont l'encre est restée parfaitement noire.
Fragment du Roman de Tristan par Chrétien de Troyes - 1300-1310 Aussi, il offre l'avantage d'être plus résistant et permet le pliage. Jadis, le terme parchemin s'employait également comme synonyme de diplôme.
Il fut le seul support des copistes européens au Moyen Âge jusqu'à ce que le papier apparaisse et le supplante.

D'invention chinoise, créé pendant la dynastie Han, en 105 av. J.C., le papier devint le support ordinaire de l'écriture.

Cahier chinois sur papier du Hokke-KyoLa composition du papier en Chine ne comporte pas de riz mais consiste pour l'essentiel de fibres de lin, d'une certaine proportion de fibres de lin, de bambous et d'écorces de muriers qui permettent de varier les papiers à l'infini, en couleur éventuellement.
Le secret de la fabrication du papier de qualité demeurera chinois et japonais jusqu’au VIIIe siècle. Lors de la bataille de Talas (Samarkand) en 751, les Arabes, victorieux, firent prisonniers de nombreux Chinois et récupérèrent ainsi le secret du papier et de la soie. Le papier arrivera en Andalousie en 1056, puis se propagera en Occident.

L'Alhambra - Espagne

"Avoir un oeil de lynx"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Avoir un oeil de lynx" ?

Jason et les argonautes crate re athe nien de tail 425 375 av j c

Nous utilisons cette expression en parlant d'une personne à laquelle rien n'échappe, qui remarque le moindre détail, qui possède une vue hors du commun ou un regard perçant.
Contrairement à ce que l'on pourrait penser, elle ne se rapporte pas à la vue du lynx, animal dont le sens de la vue n'est pas plus aigu que celui des autres félins.
La forme originelle de cette expression n'était pas "Oeil de lynx" mais "Œil de Lyncée".
Lynx de Perse ou caracalDans la Mythologie grecque, Lyncée fut l'un des Argonautes qui accompagnèrent Jason dans l'épisode de "La Quête de la Toison d'Or". Il était le pilote de l’Argo, ce navire dont la légende nous dit qu'il transporta les Argonautes dans leur épopée.
Lyncée possédait une vue si perçante qu’elle lui donnait la faculté de voir à travers les murailles, les rochers, jusqu'au fond de la mer, jusqu’au centre de la Terre et au-delà des nuages. 
C'est probablement aux alentours du XIIe siècle que la confusion entre les termes "lins" (lynx) et "Lyncée" aurait donné sa forme actuelle à l’expression "Avoir un œil de lynx".

Petit résumé de l'épopée de la Toison d'Or  
Un jour, Zeus fit apparaître un bélier ailé. L'animal fut sacrifié mais on prit soin de conserver sa toison qui était en or. Elle fut offerte à Aeétès roi de Colchide qui la cloua à un chêne sacré gardé par un dragon. Longtemps après, en Thessalie, un jeune prince nommé Jason réclamait son trône à son oncle Pélias dont ce dernier s'était emparé. Pélias consentit à lui restituer le royaume, mais à la condition que Jason lui rapporte la toison d'or.
La toison d'or du bélier merveilleux était un talisman conférant puissance et immortalité. Avec cinquante compagnons (les Argonautes), Jason embarqua sur un vaisseau, l'Argo, à destination de la Colchide. Lorsqu'il parvint en ce lieu, il se rendit auprès du roi Aeétès. Celui-ci accepta de céder la Toison d'Or à la condition que les héros accomplissent certaines tâches apparemment impossibles. 
Or Médée, fille du roi Aeétès, tombe amoureuse de Jason, charmée par sa détresse. Médée est experte en magie. Le héros convoitant surtout l'aide providentielle que ses pouvoirs pourraient lui apporter, cède à ses charmes. 
Médée donne à son amant un onguent dont il doit s'enduire le corps afin de se protéger des flammes du dragon qui veille sur la Toison d'Or. Elle lui fait aussi présent d'une pierre qu'il jette au milieu des hommes armés : aussitôt, les guerriers s'entretuent et le héros peut s'emparer de la Toison. 

C'est ainsi que les Argonautes purent triompher des différentes embûches et conquérir la Toison d'or, et s'enfuir.

Jason Médée et la Toison d'Or

"Payer en monnaie de singe"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Payer en monnaie de singe" ?

Singes

De nos jours, elle sous-entend clairement la malhonnêteté d'une personne qui s'arrange pour ne pas payer ce qu'elle doit.

À l'origine cette expression se rapportait à une sorte de paiement en nature.
Selon les livres des métiers du XIIIe siècle, Saint-Louis instaura une taxe payable par les marchands qui emprunteraient le Petit-Pont de Paris reliant l'île de la Cité à la rue Saint-Jacques.
Maille ou petit denier (1180-1220), Ypres - FlandreParmi les marchands, ceux qui passaient ce pont pour aller vendre un singe dans la Cité devaient acquitter un droit dont le montant était de quatre deniers. Exception fut faite pour les bateleurs (jongleurs, saltimbanques et artistes de rue) qui possédaient des singes afin d'amuser les badauds ; le roi leur aurait accordé le droit de "payer" en grimaces ou en numéros de cirque.
Cette particularité du règlement exemptait également de cette taxe les jongleurs ne possédant pas de singe, lesquels, pour tout droit, devaient exécuter quelques acrobaties ou mimes devant le receveur du péage,

Ceux-ci payaient donc "en monnaie de singe".

Dès le Moyen-Âge, on appelait "bateleurs" les mimes, ceux qui contaient des récits bouffons et exécutaient des tours d’adresse.
Ce terme dérive de l'ancien français "baastelou", "bastel", signifiant "jonglerie", illusion, "escamotage", "batelage" dont le mot "bateau" est issu lui aussi.
De nos jours, un bateleur est un amuseur public.
C'est également le nom du premier arcane majeur du tarot de Marseille. Il figure un jongleur, un joueur, un magicien, un illusionniste, un artiste ou un artisan afin d'interpeler sur l'aspect ludique du monde, de la vie et de la réalité temporelle et existentielle.

Le bateleur

"Comment allez-vous ?"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Comment allez-vous ?" ?

Selle à piquer

L'expression remonte à l'Antiquité romaine. L'usage voulait que l'on s'enquière de la santé d'une connaissance lorsqu'on la rencontrait en lui disant : "Quomodo vales ?", "Comment vas-tu ?".
"Antiques latrines d'Ostia - ItalieVales", du verbe "valere", signifiait "être bien portant".
Or, ce que l'on entendait à l'époque par "être bien portant", concernait la régularité avec laquelle on allait à la selle ainsi que la consistance et la couleur des fèces qui étaient les indicateurs d'une bonne ou d'une mauvaise santé.
Cette phrase sous-entendait donc : "Comment allez-vous à la selle ?".
L'expression conserva tout son sens lorsqu'elle fut reprise en français, mais la fin de la phrase s'est perdue. On sait que dès l’antiquité d’extraordinaires qualités thérapeutiques sont attribuées à l’urine.

Au Moyen-Âge, les médecins sont tout aussi attentifs au dégagement du ventre qu'aux urines et pratiquent les lavements à l'aide d'un clystère ; une abondante littérature en témoigne.
Au XIIIe siècle, le mot "selle", du latin "sella" désignait un siège, plus précisément 
Lipizzan, Johann Georg von Hamilton (1672 – 1737)le "siège des artisans qui travaillent assis" ou le "siège des professeurs", mais également, la selle du cavalier. À la fin du XIVe,
"la selle" (au singulier) désigne les excréments.

Plus tard, au XVe siècle, le mot devint synonyme de "chaise percée", siège sous lequel un pot était placé et que l'on appellera successivement "selle aisée", "selle nécessaire" puis "selle percée". La "garde-robe" désignait une pièce où se trouvait la chaise percée : "aller à garde-robe" se disait pour "aller à selles".

Henri IV utilisait le terme de "chaise d'affaires". On prêtait de l'importance à connaître l'état des selles, les médecins croyant que les humeurs trahissaient l'état intérieur. Les selles étaient mirées quotidiennement par le médecin royal, qui examinait, sentait et goûtait éventuellement le contenu des chaises d'affaires, déclarant souvent qu'un "dérèglement de boyaux" pouvait être fatal.

Louis XIV déjeunait, dînait et soupait souvent en public.
Louis XIV par Hyacinthe Rigaud (1659-1743)Moyennant 60 000 écus voire 100 000 écus, un gentilhomme pouvait obtenir un "brevet d'affaires". Ce brevet octroyait à leurs détenteurs le privilège de rencontrer le roi Louis XIV sur sa chaise percée, occupé à se soulager. Le roi se mettait en cette situation plus par cérémonie que par nécessité.
Un porte-chaise d'affaires pouvait acquérir sa charge au prix de 20 000 livres ; celle-ci était reprise à sa mort par son fils. Son rôle consistait à dissimuler les selles royales.
La matinée du roi commençait ainsi :
8h30 : Petite Entrée du médecin et du chirurgien ordinaire, de l’intendant et du contrôleur de l’argenterie, du premier valet de la garde-robe, puis "entrée d'affaires" des gentilshommes titulaires du "brevet d’affaires". Le roi s'installait sur sa "chaise d'affaire", le barbier achevait de le peigner et de lui ajuster sa perruque.
(Sous Louis XV, les mœurs changèrent et le roi s'enfermait dans son "cabinet d'affaires".) 
Pas moins de deux cents chaises d'affaires étaient réparties dans le château de Versailles.
Au XVIIe siècle, les rares cabinets de toilettes publiques (Louvre, Versailles, etc.) étaient très encombrés ; les besoins se faisaient en commun,Chaise percée de Madame de Pompadour les discussions et confidences allant bon train, rythmées par les allées et venues. Mais tout le monde n'adoptait pas cette attitude publique.
Pour autant, et contrairement à ce qui est souvent rapporté, on ne se soulageait pas systématiquement sous un escalier ou dans un endroit plus ou moins discret. Des porteurs mettaient à disposition des seaux pour assurer quelque commodité, moyennant une petite rétribution.

Plus récemment, chez les militaires (principalement dans la légion), lorsqu'ils étaient en campagne ou à l’époque coloniale, les maladies tropicales et la dysentrie étaient très redoutées car elles étaient souvent mortelles. Ainsi, la question "Comment vas-tu ?" était devenue, par convention, "les urines sont-elles claires ?" ou encore "les selles sont-elles bonnes ?".

N.B. Dans l'Antiquité, on aurait utilisé la chaise percée dans le déroulement de l'accouchement, notamment lors de la délivrance, pour faciliter l'expulsion du placenta sous l'effet de la pesanteur. Cette chaise était en usage au XVIe siècle.

Chaise d'accouchement alsacienne (XIXe siècle)

 

"Tenir la dragée haute"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Tenir la dragée haute" ?

Dragées

"Tenir la dragée haute", c'est tenir tête à quelqu'un, mais aussi une façon de chercher à le soumettre en le faisant attendre ou dépendre de quelque chose.

Cette expression remonte au XVIIIe siècle.
Le mot "dragée" est une déformation de deux mots de l'ancien français du XIIIe siècle : "dragie" provenant du latin "tragemata" et signifiant "friandises" et "dravie", issu du gaulois "dravoca" et désignant "l'ivraie".

L'origine de cette expression aurait donc deux sources :
Il existait un ancien jeu qui consistait à amuser les enfants en suspendant une friandise par un fil afin que ceux-ci essaient de s'en emparer.
C'était une certaine forme de pouvoir que détenait celui ou celle qui tenait le fil, le haussant ou l'abaissant selon son bon plaisir afin d'empêcher les marmots d'attraper trop facilement la friandise.
Foin de luzerneLa "dravie" (ivraie) était une botte de fourrage vert, mêlant grains de froment et de sarrasin - parfois mélange de vesce, d’avoine,Cheval de fèves et de bisailles - friandise dont raffolent les équidés mais dont ils ne doivent pas abuser à cause de ses riches propriétés nutritives.
Les dragies étaient placées haut dans son râtelier, hors de sa portée. Et on ne lui en distribuait qu'avec parcimonie.
Le terme "ivraie" dérive du latin populaire "ebriacus", (ivre) : il existe plusieurs espèces d'ivraies dont certaines, consommées en petite quantité, induisent des effets comparables à l'ivresse, d'où son nom populaire.

Un peu d'histoire
En grec ancien, le mot "trágêma" (tragemata en latin) signifie "friandise", et désigne un mets servi à la fin du repas en guise de dessert. On en trouve aussi des traces à l'époque romaine (vers 170 avant J.C), puisque Julius Dragatus, confiseur de la famille des Fabius, l'aurait inventée pour le baptême du fils d'un patricien romain, en laissant accidentellement tomber une amande dans une jarre de miel.
La dragée aurait également pour ancêtre une friandise appelée "diagragum", fabriquée au Moyen Âge à partir de la sève d'un arbre d'Anatolie.
La Porte Chaussée - VerdunEn France, elle est créée en 1220 par un apothicaire (les seuls autorisés à faire commerce du sucre) de la cité de Verdun, qui cherche un moyen de faciliter la conservation et le transport des amandes qu'il utilise. Il a alors l'idée de les enrober de sucre et de miel durcis à la cuisson, faisant de Verdun un important centre de fabrication et le symbole de la ville. Le sucre de canne, rapporté du Moyen-Orient par les croisés, est bientôt favorisé à la place du miel dans la confection des dragées en raison de l'apparence lisse obtenue ainsi.

En 1750, un confiseur parisien, Pecquet, invente une dragée lisse en faisant cuire du sirop de sucre autour d'une amande dans des bassines qu'il fait tourner toute une journée. Ce dragiste, créateur de la dragée moderne, devient le fournisseur officiel de la Cour au point que Paris détrône la capitale des dragées, Verdun. En 1777, une ordonnance royale retire le privilège du commerce du sucre aux apothicaires pour le remettre aux confiseurs. 

Cathédrale Notre Dame - Verdun

"Se mettre sur son trente-et-un"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Se mettre sur son trente-et-un" ?

Joachim Murat (1764 – 1815), par François Gérard (1770 – 1837)
"Se mettre sur son trente-et-un" est une façon de dire que, pour une occasion importante, l'on se pare de ses plus beaux atours.
Cette expression aurait deux origines possibles.
La première nous renvoie à l’armée de terre dont l’instruction officielle relative aux uniformes des militaires prévoit diverses tenues selon les occasions (tenue de service, de sport, de combat, tenue de tradition, tenue historique et tenue de cérémonie).
Depuis le début du XIXème siècle, "se mettre sur son trente-et-un" signifie endosser la tenue d'apparat qui était décrite au paragraphe 31 de cette instruction officielle.
La deuxième serait une déformation du mot "trentain". Au Moyen-Âge, le trentain était un luxueux tissu composé de trente fois cent fils (3000 fils tissés) dont le prix était extrêmement élevé. Le trentain n’étant porté que par des personnes fortunées, ce tissu était assez méconnu du reste de la population et son nom se serait transformé en "trente-et-un".
Qui sait si l'article 31 du code vestimentaire militaire ne prévoyait pas l'usage du trentain pour les uniformes de cérémonie des officiers supérieurs...

N.B. Les règles qui définissaient la qualité des matières premières, l'art et la manière de tisser, les dimensions de l'ouvrage, le nombre de fils (la trame qui servait à la fabrication de certains draps pouvait parfois être composée de 1800 fils) étaient extrêmement rigoureuses. Les contrevenants encouraient de lourdes peines : ceux qui auraient délibérément réduit la taille de leurs ouvrages étaient condamnés par le tribunal à avoir une main tranchée, ce qui les empêchait définitivement de reprendre le métier de tisserand.

Grande tenue du Maréchal Berthier

Pelisse et dolman du Prince Frédéric de Salm-Kyrburg

"Bayer aux corneilles"

Connaissiez-vous l'origine de l'expression "Bayer aux corneilles" ?

Elle est couramment utilisée pour désigner une personne regardant en l'air bouche ouverte. Mais pourquoi écrire "bayer" plutôt que "bâiller" ?

Même si "bâiller" semble bien correspondre au sens de cette expression, nous parlons ici de "bayer", qui signifie s’étonner, rester bouche bée.
En dépit de leurs nuances respectives, les deux verbes "bayer" et "bâiller" ont la même racine : du verbe latin "bataculare", "batare" - ou "badare" en latin populaire -, signifiant "être béant, ouvert". Passant par l'ancien français aux VIIe - VIIIe siècles, "badare" ou "battare" devient "baer", "baier", "beer" c'est-à-dire "ouvrir, être ouvert", "aspirer ardemment, convoiter, rêver".
Au sens de "bâiller", le verbe latin "batare" serait onomatopéique, exprimant le bruit que l'on fait en ouvrant la bouche.
C'est au XVIIe siècle que le verbe "bayer, béer" (au sens abstrait) a été confondu avec "bâiller".
On dit ainsi d'une étoffe qu'elle bâille lorsqu'elle n'est pas suffisamment tendue, ou d'une porte qu'elle bâille lorsqu'elle n'est pas fermée (entrebâillée - entrouverte).

Mais pourquoi dit-on bayer aux "corneilles" ?
CorneillesAu XVIIe siècle, l'expression exacte était "bayer aux grues". On peut donc y voir une référence aux corneilles, ces oiseaux appartenant à la famille des corvidés. Mais les "corneilles" (déformation de "cornouilles") sont également les fruits du cornouiller (cornus), Cornouillesarbre originaire du sud de l'Europe et de l'Asie.
"Corneille" vient du latin, "cornicula", dérivant de cornix (cornix et -ula). "Cornus" signifie à la fois "cornouiller et "corne", tous deux de consistance très dure. "Cornus" et "cornix" étant probablement issus d’une même racine, il est amusant de retrouver cette parenté entre le fruit et l’oiseau, la cornouille et la corneille.
Au XVIe siècle, le terme "corneille" s’est étendu, désignant un objet insignifiant, sans importance. L'expression "voler pour corneille" exprimait le fait de chasser un gibier sans valeur. Cet usage du mot "corneille" renforce l’image de futilité que nous associons aujourd’hui à "bayer aux corneilles". Selon le sens des différents termes qui constituent cette expression, nous pourrions ainsi la traduire par "rester la bouche ouverte devant une chose sans intérêt".

N.B. Il existait chez les Celtes une déesse-corneille, déesse guerrière connue des Gaulois sous le nom de Catubodua, Catubodua, bronze VIe siècle av. J.C.dont l'équivalent irlandais paraît être la déesse Badb. D’autres déesses guerrières gauloises telles que Boudina, Bodua, et Boudiga, dont les noms partagent la même racine qui cette fois signifierait "victoire". Catubodua pourrait ainsi être comparable à la déesse romaine Victoria et à la déesse grecque Niké.
L'association de la corneille et de la guerre est par ailleurs bien connue dans la mythologie nordique, avec les fameuses Walkyries qui, revêtues d’une armure volaient, dirigeaient les batailles, distribuaient la mort parmi les guerriers et emmenaient l’âme des héros au Valhalla, le grand palais du dieu Odin.

C’est en bois de cornouiller qu’aurait été construit le cheval de Troie : il provenait d’un bois consacré à Apollon Karneios, sur le Mont Ida, hauteur qui domine la plaine de Troie.

Cornouiller blanc centenaire (Floride)

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